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Amalfi. 1

AMALFI.

Les vespas sifflaient sur la route, comme un sifflement de Napolitain dans le quartier espagnol. Franc, festif et sans concessions. Le parking de l’Africana Club était un pont blindé de cadenas, un cendrier surchargé de mégots, Radeau de la méduse de Géricot. C’était le mois d’août, une nuit comme les autres à Praïano. Il faisait chaud. La jeunesse voulait danser.

Comme sorti d’un transistor cubain, des airs d’Ibrahim Ferrer ajoutait à cette Italie un supplément de soleil. Du baroque jusque dans l’humeur et la fête, toujours plus, pas de demi-mesure, mama italienne criant Valentina à sa fenêtre.

Raphaël, Chiara et leur bande balbutiaient quelques airs de danse, sauf Chiara, qui annonçait déjà les talons survoltés frappant sur le bar. Tchatchatcha. Gainsbourg égrenant sa cigarette sur le sol. Tchatchatcha. Ca sentait la provoc et les sucettes à l’anis.

 

Raphaël débutait un regard un peu vague, trouble.

« Je vous avait raconté le soufflet dont Pierre avait chargé ce Rastignac de Jacques ? Oh c’était la belle époque, les bains douches, les tétés à l’air et les bastonnades de fiottes en boite »

C’était toujours mêlant chic et trivialité que le flamboyant doyen de la famille Roquemaurel racontait ses péripéties de jeunes adultes. Entre frasques sexuelles et références littéraires, salons mondains et shoots d’héroïne, il racontait tout, assumant ses quelques dérives et l’autocritique, l’expérience formant la jeunesse.

« C’était au Fiacre, j’étais avec Paloma Picasso que je fréquentais, entre autres, à l’époque. Et toute cette petite bande auquel chacun était lié sans trop savoir comment et par qui. En tout cas, Yves et Jacques en étaient des éléments polarisants »

Quand il parlait d’Yves et Jacques il évoquait Yves Saint Laurent, et son amour destructeur, idylle rongée par la passion, Jacques de Bascher. Quand il racontait ces histoires, tout cela avait quelque chose de très français, de décadent et élégant, une version disco de la Comédie humaine. C’était aussi l’Algérie, Mai 68, la libération sexuelle  puis l’homosexualité, Marrakech et le sida. Le Fiacre et puis les Bains Douches. Gainsbourg et Frankie goes to hollywood. Trois petits tours et puis s’en va.

 

Déjà 3h.

 

Chiara était sur la table à danser, Vénus renaissant la nuit. Sa coquille était un club. Zéphir la clim du dancefloor. La pluie de fleurs, une douche de projecteurs. Se peignait là une version moderne d’une sensualité en éclosion.

Les mecs la regardaient subjugués, une bosse au milieu du pantalon. On aurait cru Renato Amoroso, regardant Malèna pour la première fois. Cette ravissante veuve de guerre de 1940 qui faisait tourner la tête à tous les hommes du village. C’était la Sicile. Il avait 13 ans. Et venait d’avoir sa première bicyclette.

Raphaël, quant à lui, était ivre et s’acoquinait d’un garçon. Leurs lèvres jouaient à cache-cache. Leurs mains à attrape-moi si tu peux. Se réveillait en lui un petit garçon, malicieux et pervers. Bousillant ses chaussures en cuir les jours de pluie en sautant à pieds joints dans les flaques d’eau béantes. Une mère agacée.

Jeux de gamins, jeux de mains. Jeux de vilains…

C’était l’été. La fête. La gaieté. L’ivresse. L’insouciance.

 

Sur cette terrasse de l’Africana, panorama sur la Méditerranée et les bateaux au mouillage. On sentait la brise comme un parfum de liberté. Une douce soie qui nous couvre, cette sensation d’apaisement lorsque le corps s’allonge après des jours de fatigue. Quelques secondes, celles entre l’éveil et le sommeil. L’esprit qui lâche. Les rêves en débâcle.

 

SPLASH !

Viens petite fille, dans mon comic-strip. Viens faire des bull’s, viens faire des wip. Des CLIP ! CRAP ! Des BANG ! Des VLOP ! Et des ZIP !

SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !

 

D’où était venu ce gros bruit de SPLASH ?

 

C’était Chiara qui avait sauté avec les gars de la bande dans la mer. Une baignade improvisée.

 

Il la guettait. Il était là. Celui qu’elle avait idéalisé comme un jeune marin d’Amalfi.

 

Elle ne remontait pas.

 

Vous savez, ce gars dont elle avait croisé le regard foulant le sol de la vieille république maritime. Tancrède, son prénom. Chapitre I.

 

Elle ne remontait toujours pas.

 

Celui qui ne savait pas qu’à la voir pour la première fois, son été allait rire et pleurer. Une histoire qui commence un peu à la Aurélien d’Aragon, vous savez, « La première fois qu’il vu Bérénice il la trouva franchement laide etc ».

 

Il sauta.

 

Ce genre de début qui nous décontenance un peu, nous surprend. Ca fait son effet, ça on peut pas dire le contraire…

 

Il remonta, avec Chiara.

 

Faut dire que la vie de narrateur c’est pas toujours facile. Trouver comment introduire une suite dans les chapitres. Un fil conducteur.

 

Rien de grave. Plus de peur que de mal.

C’était passé discrètement.

 

Il avait décidé de rester avec elle sur le ponton. Ca lui faisait un peu penser à l’inconséquence des rôles de Brigitte Bardot. Mais Chiara n’avait rien du personnage Bardot. Pas de mou, pas de caprices, pas d’effronterie. Elle en avait juste l’excitation engendrée chez les hommes.

 

Quant à Raphaël, il n’avait rien vu de la scène. Pour lui la soirée se poursuivait. Sur un capot de Rolls.

Langoureusement.

 

Comme un air de java sorti d’une Rolls qui s’éloigne lentement.

 

Silencio, d’Ibrahim Ferrer.  

 

 

 

Incipit

Chapitre I. L'Arrivée.

Chapitre II. Le Huis-Clos.

Chapitre III. La Fête.


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